Samedi 14 juin 2008

" La moisson est abondante, et les ouvriers sont peu nombreux. "

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 9, 36 - 10, 8

Un monde désemparé

Dans un monde désemparé, Jésus, l’envoyé de Dieu, choisit douze de ses disciples pour prolonger son œuvre de restauration de l’humanité. Il condense toute leur mission dans une consigne : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. »

Un monde désemparé. Comme l’époque qui était celle de Jésus, notre époque présente les mêmes caractéristiques, et l’on peut dire de nos contemporains qu’ils sont « des foules fatiguées et abattues comme des brebis sans berger ». Il n’est que de lire les journaux, de s’intéresser un peu à la chose publique, d’ouvrir simplement les yeux pour constater non seulement la « morosité », mais l’absence de perspectives d’avenir d’un monde qui tourne en rond, replié sur lui-même. Des sociétés dominées par des peurs multiples, des individus incapables de croire au bonheur et pensant que ce monde est absurde... bref, on n’en finirait pas de décrire ce monde dans lequel nous vivons et où nous avons reçu mission, comme les Douze, d’annoncer que « le Royaume des cieux est là ». Et non seulement d’annoncer ce monde nouveau, mais d’en montrer des signes. Ces signes que, symboliquement, l’Évangile énonce en termes de guérisons, de réconciliation, de résurrection, donc, simplement, de vie et de bonheur.

Une douzaine d'hommes

Qui étaient ces douze hommes dont les évangiles prennent la peine de rappeler les noms ? Des hommes ordinaires. Comme vous et moi. Les quatre premiers nommés, Simon-Pierre, André, Jacques et Jean, sont des artisans pêcheurs originaires de Galilée. Philippe, d’après l’étymologie de son nom, était sans doute d’origine grecque, comme peut-être Barthélémy ; ce sont probablement les intellectuels de la bande. Thomas nous est davantage connu parce que l’évangile de Jean le présente comme le type même de ceux qui veulent vérifier avant de croire. Matthieu est ce publicain méprisé de tous à cause de sa profession et que Jésus réhabilite aux yeux de tous en l’appelant à sa suite. Jacques (le Mineur) : certains disent qu’il était le « cousin » de Jésus, alors que d’autres prétendent qu’il en était le frère ; et Thaddée, un surnom pour désigner sans doute un nommé Jude, frère du précédent et donc, de la famille de Jésus. Et enfin les deux « zélotes », Simon et Judas, qui ont peut-être mené la lutte armée contre les Romains avant de rejoindre Jésus. Donc un ensemble bien disparate, tant par l’origine que par la condition sociale et les convictions, où le lettré côtoie l’illettré, l’intellectuel côtoie le manuel et le collaborateur côtoie le résistant. Toutes les conditions étaient donc réunies pour que ça ne marche pas et que l’équipe éclate à la première occasion. Pourtant, ça a marché. Est-ce à cause de la gratuité absolue demandée par Jésus ?

Tout est gratuit

« Vous avez reçu gratuitement ». Il suffit d’y réfléchir un peu pour voir à quel point c’est vrai. Mais on n’y pense pas assez. Regardez les dons les plus primordiaux qui sont d’une totale gratuité, pour chacun de nous. A commencer par le soleil, la pluie, l’air que nous respirons et la terre, cette terre dont le Créateur nous a confié la gestion. Et la vie, qui nous a été donnée gratuitement; simplement transmise par nos parents, et notre hérédité, tous ces dons que nous avons reçus à la naissance, avec certains gènes de nos lointains ancêtres ; et notre environnement social, et l’instruction « gratuite, laïque et obligatoire » dont nous sommes les bénéficiaires, et tous les bienfaits, tous les avantages matériels, intellectuels, culturels dont nous bénéficions dans nos société. Je ne parle ici que d’avantages matériels, mais vous pouvez continuer la liste pour vous apercevoir que « tout est donné »... un chrétien dira « tout est grâce ». Grâce, gracieux, gratuit : même mot pour désigner les bienfaits dont nous profitons, trop souvent hélas, sans avoir l’idée de « rendre grâce ».

Donnez gratuitement

« Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement ». C’est-à-dire qu’en retour, et si nous avons bien réalisé que « tout est grâce », il nous faut entrer nous-mêmes, personnellement, dans cet univers de la gratuité. Je lisais cette semaine le témoignage d’une vedette américaine de la chanson qui déclare : « Je viens du milieu de l'Église, et je vois la musique comme un don, une offrande. Dans ce style, on ne donne que pour la joie de donner. Il ne s'agit pas d'être aimée des gens, je le fais pour rien. » Elle exprime ainsi ce qui devrait être le moteur de la vie de tous les chrétiens. Certes, il faut « gagner sa vie » : nous vivons dans une société « marchande » où tout se paie. Demeurent cependant, plus nombreux qu’on ne le croit, des espaces de gratuité. A nous, disciples de Jésus, de les élargir à l’immense mesure de notre générosité. Qui de nous ne peut donner gratuitement beaucoup de son temps au service de ses frères ? Une famille, réfléchissez-y, ne fonctionne que sur la base de la gratuité la plus grande. De la maman au service de ses enfants, à la cuisine et au ménage, au papa qui prend toute sa part des tâches familiales et éducatives, et aux enfants qu’on éduque à ce sens de la gratuité dès leur première enfance en leur confiant des responsabilités à leur mesure. Tous apprennent ainsi la joie du don et du service gratuit, expression exacte de l’amour. Pourquoi ne pas en faire autant dans nos communes, nos associations, nos paroisses... ?

Je me demande si l’expansion remarquable du christianisme au cours des premiers siècles de son histoire n’a pas été conditionnée en grande partie par cette mise en œuvre de la gratuité du message. Ces centaines d’hommes et de femmes qui ont parcouru les routes et les mers du bassin méditerranéen et de l’Orient, collaborateurs plus ou moins proches des Douze qui furent envoyés les premiers, ce n’est pas l’appât du gain ni la recherche de la fortune qui les ont lancés à l’aventure. Ce qui les a motivés, c’est simplement le désir de travailler à l’annonce d’un monde nouveau ; un monde où l’on pourrait vivre fraternellement et où les foules « fatiguées et découragées » pourraient enfin se remettre en marche vers un avenir plus heureux ; un monde réconcilié par le Christ, grâce à la collaboration de tous ses disciples. Pensez-y : nous en sommes les continuateurs : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement ». Tout est grâce !

Père Théo. BAYE !

 

par Théophile Baye
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Samedi 7 juin 2008
" Un homme, du nom de Matthieu."

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 9, 9-13 

Quel scandale ?

Vous souvenez-vous ? C'était il y a quelques années. Les prostituées de Lyon, lasses de manifester en vain pour réclamer un peu de dignité, occupèrent une église. Quel scandale ! Alors, là, on a parlé d'elles. Pour s'en indigner, naturellement. Comment ! Des prostituées dans une église ! Quelle profanation ! Mais alors que tous les bien-pensants s'en offusquaient, l'Église de Lyon a fait remarquer qu'elle n'y voyait aucun motif de scandale. Et nous ? Quelle aurait été notre réaction ? Si nous nous examinons un peu sérieusement, nous en trouverons, des quantités d'attitudes pharisiennes dans notre vie. On a tellement vite fait de classer les gens : il y a ceux qui sont fréquentables et ceux qui ne le sont pas. Il y a ceux dont on s'honore d'être les amis.. et tous les autres, plus ou moins infréquentables. Je me souviens encore d'une remarque d'un de mes anciens paroissiens. Cet homme, qui avait réussi à se guérir de l'alcoolisme, me disait : " Vous ne me voyez plus à l'église, n'est-ce pas, alors qu'autrefois, je ne manquais pas un dimanche. Je vais vous dire pourquoi : les paroissiens (pas tous, mais la plupart) ne m'ont jamais considéré comme un malade. Au lieu de m'aider, ils m'ont souvent enfoncé. "

Les petits, les obscurs...

Si je consulte dans les évangiles la liste des personnes que Jésus fréquentait, je m'aperçois qu'il ne s'agit pas de personnes de qualité : son auditoire est souvent composé de petites gens, ses disciples sont tout en bas de l'échelle sociale, des femmes peu fréquentables, de la Samaritaine à la prostituée de Luc, sont celles qui semblent avoir sa préférence. Sans parler des publicains. Saint Paul fera le même constat : " Regardez votre communauté, écrit-il en substance aux Corinthiens. Il n'y a pas beaucoup d'intellectuels, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de gens bien nés. "

Cela va plus loin. Non seulement Jésus fréquente des gens peu fréquentables, mais c'est à eux qu'il confie des tâches importantes. Aujourd'hui à Matthieu, comme auparavant aux pêcheurs du lac, comme plus tard à la Samaritaine, chargée de nous révéler le grand secret de l'amour divin. Je vous ai déjà rappelés que, dans la société de l'époque, les publicains étaient placés au plus bas de l'échelle sociale : souvent voleurs, sans pitié pour les pauvres contribuables, collaborateurs de l'occupant romain, on crachait sur leur passage. Eh bien, c'est l'un de ces publicains que Jésus appelle. C'est à Matthieu qu'il donne la plus belle marque de confiance. Tu crois que tu n'en es pas digne, Matthieu ? Mais si, dit Jésus. Pourquoi ? Parce que " c'est la miséricorde que Dieu veut, et non les sacrifices. "

Retournement

Nous voilà au cœur d'un des plus profonds retournements que puisse opérer la religion chrétienne au sein des consciences humaines. Remarquez cependant que cette parole n'est pas de Jésus. Il ne fait que citer le prophète Osée. Mais lui, il va vivre cela. Ce pourrait être le maître mot qui donne sens à toute sa conduite : la miséricorde plutôt que les sacrifices. Comprenons bien, tout d'abord, le sens de ces mots. Les sacrifices étaient la réalité la plus universelle de la religion juive, comme d'ailleurs de toutes les religions de l'antiquité. Ils étaient le cœur de la religion. On venait au Temple, d'un peu partout, pour offrir des sacrifices. Sacrifices sanglants ou non sanglants, c'était toujours une offrande qu'on tenait à faire à Dieu. On se dépossédait de quelque chose qui nous appartenait pour en faire don à Yahveh. Les prophètes avaient eu beau, depuis des siècles, relayer la parole de Dieu pour qui ce n'est pas cela qui compte (" J'en ai assez des holocaustes de taureaux et de la graisse des veaux ", en Isaïe 1, 11), on continuait à offrir des sacrifices : c'était l'activité essentielle du Temple. A cette espèce de marchandage, qui était l'essentiel de la relation " verticale " de l'homme à son Dieu, Jésus va substituer une relation " horizontale " : la miséricorde, qui consiste essentiellement à ouvrir son cœur à la misère de l'autre. Le mot miséricorde a perdu beaucoup de sa force pour nos contemporains. Et pourtant, il est essentiel : pas de vie en société possible sans miséricorde. Cette attitude fondamentale, que Jésus met au centre de toute son activité pendant toute sa vie publique, nous indique dans quel sens il a conçu sa mission de rédempteur : il est " venu chercher et sauver ce qui était perdu ".

Concrètement

Ce qui veut dire, concrètement, que la volonté de Dieu, c'est que tout homme ouvre son cœur à la misère des autres. Qu'il ne passe pas indifférent devant le malheur, la souffrance, la misère. Et que cela est premier. Beaucoup plus important même que d'aller à la messe chaque dimanche. Cela vaudrait le coup qu'aujourd'hui, nous prenions le temps de nous demander qui nous fréquentons en priorité : cela nous donnerait peut-être l'occasion de réviser certaines conduites par trop conformistes.

En tout cas, c'est le même Jésus qui était montré du doigt parce qu'il fréquentait les publicains et les pécheurs, et pour qui seuls les malades ont besoin du médecin qui, au dernier jour, nous dira peut-être : " J'ai eu faim, j'ai eu soif, j'étais nu, malade ou en prison : qu'avez-vous fait pour moi ? "

Aurons-nous été suffisamment miséricordieux ?

Père Théo. BAYE !

 

par Théophile Baye
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Samedi 31 mai 2008


Rassemblés autour de Jésus, sur la montagne

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu  7, 21-27

 

Conclusion

 

Pour bien comprendre les propos de Jésus dans ce petit passage d’Évangile, il faut d’abord se rappeler qu’il s’agit de la conclusion du grand discours qu’il a adressé à ses disciples, un discours qui débute avec les Béatitudes et qu’on nomme couramment le Sermon sur la montagne. L’Évangile de Matthieu y consacre trois chapitres et le présente comme un discours inaugural, comme la Loi du Royaume que Jésus vient instaurer.

La Loi nouvelle

De quoi s’agit-il ? Essentiellement  d’une reprise de la Loi donnée à Moïse sur le Sinaï, telle qu’elle est résumée dans les dix commandements. Non pas pour l’abolir ni même y changer un seul mot, une seule lettre, mais pour la perfectionner et lui donner tout son sens et toute sa valeur. Ce que Jésus appelle « la volonté de son Père qui est aux cieux ». Jésus reprend une à une ces prescriptions divines. Relisez à tête reposée ces trois chapitres (de 5 à 7) de Matthieu : il y est question en premier lieu de violence, à propos du « Tu ne tueras pas » ; puis des comportements en matière sexuelle. Ensuite, il précise la manière d’être vrai : non seulement en ne cherchant pas à se venger, mais en pardonnant et en aimant même ses ennemis. Parmi les grandes prescriptions religieuses juives, il y avait également l’aumône, la prière et le jeûne. Là encore, Jésus apporte des mises au point essentielles. Chaque fois, ces précisions ont pour but de redonner sens et valeur aux prescriptions divines, en écartant tout formalisme, de façon à ce qu’elles deviennent des préceptes de vie. Plusieurs fois, Jésus s'exprime ainsi : "On vous a dit... Eh bien, moi, je vous dis..." C’est tout cela qu’il appelle la volonté de son Père : des consignes qui peuvent permettre aux hommes de mieux vivre et de trouver le bonheur, ce bonheur décrit dans les Béatitudes. C’est tout cela qu’il rappelle, qu’il prend à son compte. Désormais, il s’agit pour ses disciples – nous aujourd’hui – d’écouter ses propres paroles et de les mettre en pratique.

Intention droite

Encore faut-il ne pas se tromper de route et faire n’importe quoi, sous prétexte de faire la volonté de Dieu. Jésus se montre particulièrement sévère contre ceux qui sont des « déviants ». Et pourtant, voilà des gens qui chassent les démons et qui font des miracles en invoquant le nom de Dieu ! N’est-ce pas en cela que consiste la volonté divine ? Je me demande qui sont ceux qu’il condamne ainsi, de façon particulièrement dure : «Je ne vous ai jamais connus. Écartez-vous de moi, vous qui faites le mal ! » Mais après tout, il n’y a rien de mal à cela : chasser les démons, faire des miracles au nom de Jésus ? Peut-être est-ce dans l’intention, dans la motivation de ceux qui opèrent de tels actes, et non pas dans les actes eux-mêmes qu’il y a quelque chose de faussé. Peut-être Jésus condamne-t-il surtout, chez ces gens qu’il rejette durement, une recherche du sensationnel, du spectaculaire ?

En tout cas, ce qu’il demande à ses disciples – à nous aujourd’hui – c’est d’être simplement ceux qui, discrètement, écoutent ces paroles que Jésus nous dit et les mettent en pratique. Ceux-là peuvent dire « Seigneur, Seigneur », s’ils vivent en conformité avec la Loi de l’Évangile, telle que Jésus nous l’a précisée. Sont condamnés ceux qui se contentent de paroles et même de prières et ne conforment pas leurs actes à la volonté divine : c’est comme s’ils bâtissaient leur maison sur le sable.

Sur le rocher ou dans la poussière ?

Elle est très éclairante, l’image que prend Jésus en conclusion de tout son long discours sur la montagne : l’opposition entre ceux et celles qui bâtissent sur le roc et ceux qui bâtissent sur le sable. Longtemps, je me suis demandé si cette image n’avait pas quelque chose qui cloche. Car enfin, il ne viendrait à l’idée de personne de construire sa maison sur le sable, sans solides fondations. Bien sûr, les spécialistes de la Bible m’expliquent qu’autrefois il était courant de bâtir sans de solides assises, du moins au Moyen Orient. Mais je crois qu’il faut chercher plus profond pour bien comprendre ce que Jésus veut nous dire. Pour ses premiers auditeurs, quand il parlait du roc, immédiatement surgissait en leur esprit l’idée de Dieu. « Le Seigneur est mon rocher », répète 27 fois l’Ancien Testament. Bâtir sur le rocher, c’est fonder sa vie sur Dieu. Par contre, je me demande si Jésus, parlant de ceux qui construisent sur le sable, ne fait pas allusion à cette autre parole de l’Ancien Testament : « Souviens-toi, homme, que tu es poussière » ! Bâtir sur le sable, n’est-ce pas construire sa vie en ne tenant compte que de nos propres capacités humaines personnelles. Confiance en Dieu, mon rocher, ou confiance en moi, qui ne suis que poussière de sable ?

L’image va loin : elle s’applique aussi bien aux individus qu’aux sociétés. Jésus nous invite radicalement à mener notre vie de chrétiens en conformité avec sa Loi. Si nous le faisons, nous y gagnerons assurance et sécurité. Nous saurons où nous allons, quel est le sens de notre vie, quels en sont les enjeux. En un temps où beaucoup déplorent la « perte de sens » qui règne dans notre monde, il n’est pas inutile de le rappeler fortement. Il ne s’agit pas de se contenter d’invocations –« Seigneur, Seigneur » – mais il s’agit de fonder nos existences sur les préceptes divins, si exigeants soient-ils.

« Ma forteresse et mon roc, c’est toi ; Pour l’honneur de ton nom, tu me guides et me conduis… Le Seigneur veille sur les siens. Soyez forts, prenez courage, vous tous qui espérez le Seigneur. » (Psaume 30)

Père Théo. BAYE !

 

 

 

 

par Théophile Baye
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Samedi 24 mai 2008

"Le pain que je donnerai, c'est ma chair."

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 6, 51-58 

Tempête sous un crâne 

Brain-storming : en français : " Tempête sous un crâne ". C'est un exercice que j'utilise fréquemment, au cours d'une réunion quelconque, pour faire participer les gens. Il consiste à écrire un mot au centre du tableau et de demander à toute l'assistance de dire, librement et sans contrainte, et pendant quelques minutes, les mots (et simplement des mots, pas des phrases) évoqués par le mot que j'ai écrit. Ainsi, lors de la dernière réunion de parents des enfants qui ont fait leur Première Communion, j'ai fait jouer le jeu à une trentaine de personnes qui étaient là, après avoir écrit, sur le tableau, le mot "COMMUNION". Et voici la liste des mots énoncés:

Unique - union - commun - unité - commune - ensemble - réunion - communauté - excommunié - communisme - Église - désunion - communiquer - unanime - communicatif - Jésus - manger - uniforme - unisson - corps - sang - hostie - amitié - univers - convivial - communication.

Il nous a suffi ensuite de relire (de relier) tous ces mots écrits au tableau pour nous faire une bonne idée de ce qu'est la Communion. Du moins, je le croyais ce jour-là !

Responsabilité partagée

Mais en travaillant un peu plus profondément le sujet, je me suis aperçu qu'on était largement " à côté de la plaque ". Parce qu'on faisait une erreur sur l'étymologie du mot " communion ". Si vous avez un dictionnaire étymologique, vous vous en apercevrez facilement. Notre mot français " communion " n'est pas la transcription du latin communio (union avec) mais de com-munus, qui signifie avoir une responsabilité commune. Il se rattache au nom latin " munia " (les charges) d'ou municipalité. Et la commune, c'est l'ensemble de ceux qui ont part aux " munia ", aux charges. On trouve, selon la même origine, le mot " immunité ", qui signifie une exemption de charges.

Nous voici donc dans une tout autre perspective, beaucoup plus dynamique, puisque le mot indique dès l'origine que la communion implique responsabilité, œuvre commune à faire. Alors que tant de fois, nous n'avions qu'une perspective purement individualiste (communier pour me nourrir, pour m'apporter un réconfort) il s'agit de renverser la vapeur : je vais communier pour m'engager, avec tous les frères, au service de l'œuvre commune à laquelle le Christ nous invite : le salut du monde. Communier, c'est prendre un engagement, se mobiliser, se mettre à l'œuvre, donc se faire serviteur. Y aviez-vous pensé ? Voilà qu'on découvre quelque chose d'important. Allons plus loin.

Le Corps du Christ !

En vous présentant l'hostie, le prêtre vous dit : " Le Corps du Christ ". Et vous répondez : " Amen ". Mais le prêtre pourrait tout aussi bien, en désignant toute l'Assemblée, proclamer : " Le Corps du Christ ". Est-ce que vous répondrez " Amen " avec la même conviction ? Relire saint Paul. Pour lui, il y a équivalence entre le pain eucharistique, le Corps du Christ et l'Église. Les trois ne font qu'un, ou plus exactement, se conditionnent mutuellement. C'est à travers le mystère eucharistique que se réalise et se vit le " mystère " qu'est l'Église, corps du Christ : le Saint Esprit circule dans tout le corps, comme un souffle. Le Christ est la tête, qui dirige tous les membres du corps. En communiant au pain et au vin, au Corps du Christ, les fidèles deviennent Corps du Christ, deviennent Église. " La coupe de bénédiction que nous bénissons n'est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons n'est-il pas communion au corps du Christ ? Puisqu'il n'y a qu'un pain, à nous tous nous ne formons qu'un corps, car tous nous avons part à ce pain unique " (1 Co 10, 16-17) Et saint Augustin écrit : " Tu entends ce mot : 'le corps du Christ' et tu réponds 'Amen'. Sois donc un membre du Christ pour que soit vrai ton Amen ".

Un idéal ?

" Nous ne formons qu'un seul corps " ? C'est la théorie. Ou plutôt, c'est l'idéal à atteindre. Rappelez-vous les critiques violentes que Paul adresse aux chrétiens de Corinthe, parce qu'ils ne vivent pas les solidarités élémentaires. Au lieu de se réunir et de mettre tout en commun, des groupes séparés se forment, qui correspondent sans doute à des milieux sociaux différents. L'inégalité s'en trouve soulignée, alors que justement elle devrait disparaître. Paul, alors rappelle la tradition qui remonte au Seigneur : la veille de sa mort, il a partagé le pain et le vin, il a donné son corps et son sang (c'est-à-dire sa propre vie) en nourriture. Puis il conclut : attention, celui qui mangera le pain ou boira la coupe du Seigneur indignement, c'est-à-dire sans apprécier les exigences de partage, de fraternité, de solidarité que comporte la réception du Corps du Christ, " mange et boit sa propre condamnation ". On ne peut pas dire plus fortement les exigences de la communion. " Tu as goûté au sang du Seigneur et tu ne reconnais même pas ton frère. Tu déshonores cette table même, en ne jugeant pas digne de partager ta nourriture celui qui a été jugé digne de prendre place à cette table. " (Saint Jean Chrysostome).

Deux thèmes inséparables

Union fraternelle, union au Christ : les deux thèmes sont inséparables. Mais alors que l'Église primitive insistait beaucoup sur l'aspect " communion fraternelle ", l'Église, à partir du Moyen Age, insistera davantage sur l'aspect " nourriture spirituelle", et donc, sur un point de vue plus individualiste. La communion, nourriture de nos âmes. C'est un autre aspect, tout aussi important que le premier, mais qui ne peut pas en être séparé. " Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme et ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous " (Jean 6, 53) De même que les aliments qui sont notre nourriture quotidienne nous donnent les moyens de vivre en bonne santé, de même le corps du Christ reçu dans la communion nous donne un supplément de vie. Rappelez-vous l'étymologie du mot (com-munus) : nous voici attelés à la même tâche que celle du Christ, nous voici investis de la même mission. Lorsque nous communions s'accomplit en nous l'union entre Dieu et l'homme. Nous devenons alors responsables de la présence de Dieu dans le monde.

Comment lier les deux aspects, communion au Christ et communion fraternelle ? Essentiellement en la personne du Christ. Dans la communion, les croyants ne changent pas le Christ en eux, comme un autre aliment. C'est lui, le Christ, qui change chacun d'eux en lui-même. On devient ce que l'on reçoit.

Je viens d'essayer de décrire un idéal. Et en même temps, je me rends compte que nous sommes bien souvent très loin de cet idéal. Interrogeons-nous. Quelles sont nos motivations profondes chaque fois que nous allons communier ? N'y a-t-il pas de notre part comme une sorte de réflexe machinal ? Voulons-nous vraiment, non pas nous nourrir spirituellement, mais " devenir ce que nous recevons", et donc devenir d'autres Christ, participant à la même mission? Cherchons-nous vraiment à réaliser la " communion fraternelle ", sans exclusives, sans préjugés ? Et pour nous, cette " communion fraternelle " est-elle plus qu'une simple amitié, un " copinage " ? Est-elle vraiment une volonté de travailler ensemble au service de l'humanité ? Et enfin, est-ce que nous ressentons douloureusement les séparations, les exclusives, les incompréhensions entre nos Églises, qui, pourtant, se réclament d'un même Seigneur. La communion fraternelle reste à faire, je crois. A chacun de nous d'y travailler.

Père Théo. BAYE !

 

par Théophile Baye
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Vendredi 16 mai 2008

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 3, 16-18

Imaginons !

J’ai reçu cette semaine un e-mail : « Bonjour, pourriez-vous me donner quelques images sur Dieu. Merci », me demandait une sympathique correspondante inconnue de moi. La demande m’a laissé perplexe. Quelques images sur Dieu ? S’agit-il d’images pieuses comme on en trouve encore parfois, de plus en plus rarement, Dieu merci ? Ou s’agit-il d’images qu’on a dans la tête quand on « imagine » - justement ! – Dieu. Par exemple quand on dit que Dieu est Père ? J’ai donc répondu : « Je ne comprends pas bien votre demande. Des images sur Dieu, je n'en connais pas. La Bible dit que "de Dieu on ne doit pas faire d'images". Par contre, des images de Jésus, il y en a beaucoup. Car il est lui-même "image visible du Dieu invisible". Réponse immédiate d’Eliza : « C’est mon maître de religion qui me la demande. J’ai 10 ans Je pourrais en avoir plus? Merci. » Il doit s’agir d’un bon catéchisme.

            Depuis qu’il y a des hommes, tous se sont demandés, un jour ou l'autre   « Qui est Dieu ? ». Et tous se sont fait des images de Dieu. Pas seulement ces images interdites par la Bible, ces idoles de bois, de métal ou de pierre, pour lesquelles on a construit les temples les plus beaux, mais des images dans leur tête, en fonction de leur civilisation, de leur culture, de l’époque où ils vivaient. Et l’imagination humaine a toujours été féconde en ce domaine. La plupart du temps, les hommes ont donc attribué à la divinité des qualités ou des défauts qui étaient ceux des hommes de leur temps, en attribuant à ces qualités – ou à ces défauts - un très fort coefficient d’absolu. Rappelez-vous la boutade de Voltaire : « Dieu a fait l’homme à son image ; mais l’homme le lui a bien rendu. »

 

Des mots

            Ne soyons pas trop idéalistes ! Même si « de Dieu on ne peut rien dire » - c’est le sens étymologique du mot « ineffable » - on sait bien que nos esprits humains sont ainsi faits qu’ils chercheront toujours à se l’imaginer. La religion juive avait même interdit de prononcer le nom de Yahvé, pour ne pas en corrompre la représentation, ce qui n’empêche pas la Bible d’employer quantité d’adjectifs pour le désigner. Il est l’Éternel, le Très-Haut, le Rocher, le Tout-Puissant, etc. Toutes ces images disent un peu qui est Dieu. De même, quand les textes bibliques décrivent l’action divine, ils le font en termes très imagés. Pour ne prendre qu’un exemple, au livre de la Genèse, on nous présente Dieu jouant dans le sable, ou plutôt l’argile, au matin de la création, et formant de ses mains le corps d’un être humain. Et cette statue lui plut tellement qu’il souffla dans ses narines son propre souffle de vie pour en faire un être vivant.

            Yahvé lui-même, quand il se présente à Moïse, sur la montagne du Sinaï, se dit avec des mots humains, qui désignent des réalités très humaines. Vous avez entendu : « Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de fidélité. » Pour qui sait l’hébreu – ce n’est pas mon cas, hélas – tous ces mots décrivent concrètement des sentiments et des attitudes propres à l’expérience humaine. Un simple exemple : le mot « tendre », en hébreu, évoque le sein maternel. Dieu est tendre comme une maman qui allaite son bébé.

 

L'image du Père

 

Mais ce ne sont là que des images. Et il y a toujours loin de la photo d’une personne à la réalité de cette personne, vous le savez bien. C’est pourquoi Dieu a voulu se révéler – se dévoiler – et dire un peu plus qui il est. C’est pourquoi il a pris visage humain en la personne de Jésus. Il a fallu qu’il devienne visible. Image parfaite de Dieu, Jésus est tellement homme (comme Dieu a rêvé l’Homme) qu’il en est Dieu. Car, ne l’oublions pas, « Dieu a fait l’homme à son image », même si le péché défigure souvent cette image. En Jésus, par contre, l’image n’a plus aucun défaut. Parfaitement Dieu et parfaitement homme, il a vécu à la manière humaine tout ce que Dieu est. Il nous a révélé par toute son existence la richesse de la relation, la capacité d’aimer que Dieu est. A Philippe qui lui demande « Montre-nous le Père et cela suffit », Jésus répond : « Qui me voit, voit le Père. »

Jésus ne se contente pas de nous révéler dans ses actes et par toutes ses attitudes qui est ce Dieu qu’il appelle « papa » (abba). Il explique longuement à ses amis quelle est sa relation avec Dieu. Dieu, son Père, et lui, le Fils, ne font qu’un. Ils sont unis par un mystère d’amour que Jésus appelle l’Esprit. Par des images, il nous décrit un peu la richesse de la vie affective de Dieu. Mais il nous laisse entrevoir, en même temps, que Dieu est infiniment plus grand, plus riche et plus beau que tout ce qu’on peut en dire.

Dieu est relation

Il n’y a qu’un mot qui puisse approcher d’un peu près la réalité du mystère de Dieu. Jean l’évangéliste l’utilise en une formule très brève : « Dieu est amour. » Je crois qu’il aurait fallu en rester là : tous ceux qui font une quelconque expérience de l’amour humain – si cet amour est vrai – sont sur le chemin de la vraie connaissance de Dieu. « Celui qui aime connaît Dieu », écrit le même saint Jean. Seulement voilà ! On a voulu en dire davantage, du mystère de Dieu. On s’est mis à parler de Trinité. Et on l’a fait à partir de divers systèmes philosophiques qui avaient cours à certaines époques de l’histoire de l’Église. Les théologiens ont utilisé les notions de personne, de nature, de relation, et ont inventé un langage de plus en plus compliqué pour creuser le mystère de Dieu. On a parlé de « circumincession », on s’est mis à batailler autour des mots, comme les théologiens savent le faire, et on a inventé quantité d’hérésies. Et on a procédé à des excommunications. N’oublions pas que nous sommes divisés depuis un millénaire, nous catholiques, d’avec les orthodoxes à cause d’un simple mot latin : « filioque », parce que nous professons que le Saint-Esprit « procède » du Père et du Fils, alors que pour les orthodoxes, le Saint-Esprit procède du Père par le Fils. A la fin du compte, toutes ces querelles de mots ne disent rien de plus que ce que Jean avait dit en trois mots : « Dieu est amour. »

Je vais tout de même apporter un bémol à ce que je viens de déclarer. Il y a, dans la Somme de saint Thomas d’Aquin, une expression qui me plaît et qui, je crois, peut nous permettre d’entrer un peu plus dans le mystère divin. L’expression, la voici : « Dieu est relations subsistantes ». L’appellation peut vous paraître abstraite et compliquée. En fait, elle est géniale : elle dit que ce qui fait que Dieu est Dieu, c’est la relation. Dieu n’est que relation. Le Père n’existe que par sa paternité ; la relation se confond avec l’existence. C’est par elle qu’il « subsiste ». Il en est de même du Fils et de l’Esprit. Rien, dans le Père, le Fils et l’Esprit qui ne soit relation. Dieu est l’Unique, certes, mais pas au sens où l’entendent les fidèles de certaines religions : le voir comme un « solitaire », c’est une régression. Dieu n’est pas « solitude », mais « société ».

Remarquez que, pour nous aussi, il en va de même. Et c’est peut-être en cela que nous sommes créés à l’image du Dieu Trinité : nous n’existons que par et dans la relation. Ce que nous dit l’Écriture de Dieu nous révèle ce que nous sommes, et encore plus ce que nous sommes appelés à devenir. Saint Paul nous le dit aujourd’hui comme il le disait aux Corinthiens : c’est parce que Dieu est relation d’amour et de paix que nous sommes invités à vivre entre nous dans l’amitié et la paix.


Père Théo. BAYE !

 

 

par Théophile Baye
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