A chacun selon ses capacités
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 25, 14-30
Une histoire.
Connaissez-vous l'histoire des trois tailleurs de pierre en train de travailler sur un chantier ? Un passant s'arrête et demande à chacun d'eux ce qu'il fait. Le premier répond : "Je taille des cailloux, tu le vois bien !" Le deuxième : "Je gagne de l'argent pour nourrir ma famille". Le troisième, enfin, lui dit : "Je bâtis une cathédrale". Tous trois font le même travail. Mais chacun d'eux donne un sens différent à son travail. Et nous, quel sens donnons-nous à toutes nos activités terrestres ?
Jésus, lui, à travers la parabole des talents, nous indique un sens, le sens chrétien que nous pouvons donner à notre travail. Pour simplifier, je résumerais tout en une simple formule : être actif, c'est faire confiance à Dieu qui nous fait confiance. Rappelez-vous la chanson du Père Duval : " Ton ciel se fera sur terre avec tes bras". Relisons la parabole, et nous verrons tout cela en détail.
Gérer sa vie
Nous comprenons facilement que cette histoire que Jésus nous raconte veut nous décrire deux façons radicalement opposées de gérer notre vie : entre la confiance et la méfiance. A ce Dieu qui nous fait largement confiance, nous pouvons répondre par une confiance égale. Mais nous pouvons aussi nous faire une fausse image de ce Dieu qui nous fait confiance. Alors, c’est la peur qui régit toutes nos attitudes, simplement parce que nous nous trompons sur lui et sur ce qu’il est. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus avait bien perçu cela, qui disait : « Vous voulez un Dieu amour, vous aurez un Dieu amour ; vous voulez un Dieu justice, vous aurez un Dieu justice. »
Le thème de l’absence du maître est fréquent dans les Évangiles. C’est notre situation vis-à-vis de Dieu. C’est ainsi qu’est le temps de l’Église. Nous n’avons sous la main que des signes : l’Église elle-même, avec ses aspects parfois déconcertants, les sacrements, qui requièrent la foi. Bref, Dieu nous laisse à notre pleine et entière liberté. Il nous fait une confiance inouïe. Aucune consigne : nous sommes libres de gérer sa fortune selon notre propre initiative. Notre vie est entre nos mains, nos familles, nos collectivités, notre gestion du monde : nos choix sont libres et personnels, sans aucune directive venant d’en haut.
"Tu es le Dieu fidèle"
A nous d’être des serviteurs fidèles. Là encore, il faut éviter un contresens sur la signification du mot « fidèle ». En règle générale, le mot évoque pour nous l’idée d’un attachement loyal, donc, d’une dépendance. Ici par contre, comme dans toute la Bible, on parle de fidélité d’abord en pensant à Dieu. Dieu est fidèle parce qu’on peut compter sur lui, parce qu’il mérite notre confiance, parce qu’il est vrai. Le serviteur fidèle est celui qui fait confiance en réponse à la « fidélité » de Dieu. Prenons donc le mot en son sens étymologique : est fidèle celui qui fait foi. A la confiance de Dieu répond la confiance de l’homme. De fait, il faut de la confiance pour se mettre, sans y être forcé, à faire valoir des talents. Il faut parier sur la bienveillance du maître. Ce que n’a pas pu faire le troisième employé !
Car le contraire de la confiance, c’est la méfiance, la peur : « J’ai eu peur… tu es un homme dur… tu moissonnes là où tu n’as pas semé. » Ce troisième serviteur n’a pas répondu à la confiance du maître par la confiance et cela l’a rendu paresseux. A quoi bon agir et se démener quand on ne croit pas à la valeur de ce que l’on fait ? Toute notre vie de foi se joue là, entre cette confiance et cette défiance. Cette parabole est une illustration parfaite de notre relation avec Dieu. On en revient toujours aux premières pages de la Bible : à l’homme qui fait confiance à Dieu son créateur, le serpent déclare qu’il se trompe et que Dieu n’est pas celui qu’il croit. Il est un Dieu jaloux, cruel, perfide, qui aurait peur de perdre son pouvoir sur les humains. « Tu moissonnes là où tu n’as pas semé… »
Curieux !
La fin de la parabole est curieuse. Le maître ne prend pas ses talents. Il les laisse aux serviteurs fidèles. Travailler pour Dieu et travailler pour nous sont une seule et même chose. Car Dieu ne nous est pas extérieur. Et voici une phrase inquiétante : « A celui qui n’a rien on enlèvera même ce qu’il a. » En fait, aucun des trois serviteurs n’a quoi que ce soit au début de la parabole. Tout leur est donné. Celui qui n’a rien, à la fin, est celui qui n’a rien su créer avec ce qu’on lui avait confié. L’Évangile, à longueur de pages, nous invite à l’activité, à produire, à porter du fruit. Là encore, Dieu nous fait confiance. Il nous fait créateurs avec lui. Ou plutôt, il crée par nous. Il fait du nouveau par le jeu de notre liberté.
Comme la femme vaillante et débrouillarde dont le livre des Proverbes fait l’éloge, selon l’invitation de l’apôtre Paul à ne pas rester endormis, notre parabole nous décrit une vie chrétienne dynamique et active. Le contraire d’une religion d’évasion. C’est ici et maintenant que se joue le royaume. Dans ce monde d’où Dieu semble absent, mais où il est présent de multiples manières, ne serait-ce que par nous et par les « talents » qu’il nous a confiés. Le mystère de la présence de Dieu n’est autre que cette confiance qu’il nous fait et que nous pouvons lui faire. Cette confiance qui nous permet de vivre et d’agir en sachant que notre effort n’est pas vain, mais débouche dans la joie : « Entre dans la joie de ton Maître ! », nous dira-t-il un jour. Du moins, je l’espère.
Père Théo. BAYE !