Samedi 1 septembre 2007

Evangile de Jésus Christ selon saint Luc   14, 1...14

 

Propos de table

 

Voici donc des propos de table de Jésus. Il y en a un certain nombre dans ce chapitre de Saint Luc. L’évangile d’aujourd’hui ne nous en rapporte que deux, qui sont reliés entre eux par des « mots-crochet », ici, le mot « invité » et le mot « table ». La première réflexion de Jésus s’adresse aux invités, l’autre à celui qui invite. Toutes les deux disent la même chose : il est absolument nécessaire de vivre dans l’humilité.

 

 

 

Or, de nos jours, cela peut paraître « vieux jeu » que de prêcher l’humilité. Nous sommes marqués par la pensée des philosophes du siècle dernier, que nous le voulions ou non. Contrairement à ce qu’on croit, les philosophes ne sont pas des rêveurs, et les écrits de Nietzche, par exemple, ont eu une influence considérable sur nos civilisations occidentales. Pas seulement dans l’Allemagne nazie. Aujourd’hui encore, la plupart de nos contemporains se hérissent si on leur demande de s’écraser, de s’abaisser. Nietzche critiquait les chrétiens en disant qu’ils étaient une « sous-race », une race de dégénérés, des gens qui prêchaient la résignation et l’abaissement. Personnellement, je pense que Nietzche confondait humilité et ce que j’appellerais le masochisme, mais enfin, le fait est là, l’homme moderne est allergique à l’idée d’humilité.

 

 

 

Critiques actuelles

 

 

 

Effectivement, c’est difficile, de nos jours, de dire à quelqu’un, comme le disait tout à l’heure le livre de la Sagesse  : il faut s’abaisser, il faut vivre dans l’humilité. Aujourd’hui, celui qui « se réalise », qui veut tenir debout, c’est l’homme qui se fait lui-même, l’homme qui compte, qui a du poids, de la valeur. Et les gens n’aiment pas trop voir des hommes qui rampent. Je ne parle pas ici de fausse humilité ; vous savez comme ce peut être énervant, quelqu’un qui veut toujours se mettre plus bas qu’il n’est en réalité. Mais il reste qu’il y a tout un phénomène qui joue aujourd’hui. Alors, serons-nous capables d’accueillir une Parole de Dieu qui nous dit : « Il est indispensable d’être humble » ? Il y a également autre chose qui ne passe pas, dans les propos de Jésus : plutôt que d’inviter ceux qui peuvent te rendre l’invitation, n’invite que les pauvres, les estropiés, et tu auras ta récompense dans le ciel. C’est toujours le même chose : soyez pauvres, soyez humbles, écrasez-vous, et vous aurez une récompense... plus tard. Ou encore, ce qu’on a beaucoup reproché aux chrétiens : ils font le bien, d’accord, mais ils ne le font pas gratuitement. Ils le font pour une récompense. Il faut donc tenir compte de toutes ces critiques pour bien remettre à leur place les propos du Christ et voir comment ils nous atteignent aujourd’hui, pour que nous devenions, justement, des hommes qui tiennent debout. Car, pour être vraiment un homme, la véritable humilité est indispensable.

 

 

 

Une bonne terre

 

 

 

Le mot « humble » vient d’un mot latin, « humus », qui signifie « la terre ». Littéralement, l’homme humble, c’est celui qui est une bonne terre, une argile malléable dans la main de Dieu. Celui qui se laisse faire, oui, mais par Dieu. Celui qui ne se fait pas lui-même, mais qui accepte d’être transformé, jour après jour, tout au long de sa vie, comme une bonne terre, comme une bonne argile : c’est lui qui nous a façonnés et nous dépendons de lui. Si tu acceptes cette idée, il y a un progrès considérable en toi. Il y a plus. Jésus ne se contente pas de dire : il faut être humble. Il va vivre cela toute son existence. Saint Paul a très bien vu cela, et il écrit aux chrétiens de Philippe, quelques années après la mort-résurrection de Jésus : « Le Christ était de condition divine (ce n’était pas n’importe qui). Il était l’égal de Dieu. C’est quelque chose. Il s’est fait homme ; et il ne s’est pas contenté de se faire homme : il s’est fait le dernier, vivant la vie des esclaves, et cela jusque dans la mort, la mort ignominieuse des esclaves. Et voilà que grâce à cet abaissement, il a trouvé la gloire que Dieu lui a donnée, une gloire qui surpasse tout : il est le maître du monde ».

 

 

 

Homme pour l'homme

 

 

 

En vous redisant cela, je pense également à la triple tentation de Jésus au désert. C’est la même chose. La tentation qu’il a affrontée, non seulement au désert, au début de sa vie publique, mais tout au long de son existence, c’est la tentation de la « volonté de puissance ». Se servir pour lui, pour son pouvoir et pour sa propre gloire, des pouvoirs qu’il possédait de nature. Jésus refuse. Or regardant toute son existence terrestre, je découvre en lui l’HOMME par excellence. (« Voilà l’homme », dira Pilate). Il est « homme pour les hommes », celui qui est « en relation », celui qui s’est mis, comme disait Péguy, « dans l’axe de misère », celui qui est tout proche, capable d’accueillir, d’écouter, de faire revenir les exclus de la communauté humaine. Homme pour l’homme, Dieu pour l’homme, Dieu avec nous. Voilà ce qu’a réalisé l’humilité de Jésus : un beau type, le plus beau type d’humanité. Aussi il est en droit de nous dire : vous aussi, faites attention ; si vous employez les moyens de la puissance, vous ne serez jamais des hommes, car vous n’entrerez jamais en relation vraie ; vous ne serez jamais l’homme pour l’homme, vous aurez négligé cette qualité essentielle de l’homme qui est de pouvoir être au ras de l’humanité, des petits, de ceux qu’il s’agit de regarder, simplement pour pouvoir les accueillir. Jésus nous apprend le seul vrai chemin possible pour nous réaliser.

 

 

 

Une oreille qui écoute

 

 

 

Le conseil du Christ n’est pas un « truc, » un tour de passe-passe, de fausse humilité (tu vas te mettre au bout de la table pour avoir la fierté d’être invité à monter plus haut). Non, cela nous dit autre chose que des recettes de sagesse élémentaire, que tous, nous pratiquons. Cela nous dit le Royaume, c’est-à-dire la vie des chrétiens, votre vie de tous les jours. Cela nous apprend comment nous situer.

 

 

 

Regardons comment cela se passe dans nos communautés. Je ne parle pas, bien sûr, de ceux qui se mettent devant et de ceux qui restent derrière à l’église. Je parle de la façon dont les petits sont accueillis : les enfants, les étrangers, ceux qui ne savent pas s’exprimer... et les jeunes également, qu’on regarde souvent avec un sentiment de crainte, comme si on voulait les « marginaliser ». Si chacun de nous était capable de refuser de se servir des moyens de la puissance vis-à-vis de tous ! Si nous savions être, comme dit le livre de la Sagesse , « une oreille qui écoute » !

 

 

 

Pour beaucoup d’entre vous, demain, cette semaine, c’est la reprise du travail. Nous allons vivre ensemble une nouvelle année, en communauté de chrétiens. Nous essaierons d’être, simplement, « une oreille qui écoute ». Bonne année à l’écoute de nos frères !

 

Père Théo. BAYE !

 

 

 

 

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Samedi 28 juillet 2007

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 11, 1-13

 

La longue marche

 

L’une des particularités de l’évangile de Luc, vous le savez sans doute, est de nous présenter souvent Jésus en train de prier, particulièrement aux moments décisifs de sa vie publique. Si l’on replace le passage d’évangile que nous venons de lire dans son contexte, nous pouvons remarquer que ce n’est pas un jour quelconque ni dans un endroit quelconque que Luc nous montre aujourd’hui Jésus en prière, mais au cours de la longue marche qu’il a entreprise vers Jérusalem. Dans les douze chapitres que Luc consacre à cette longue marche il prend soin de rappeler neuf fois que Jésus marche vers sa mort et sa résurrection. C’est dans cette perspective que nous trouvons aujourd’hui Jésus en prière. C’est important de le rappeler. Nous allons voir le lien étroit qui existe entre la démarche libre et volontaire de Jésus et sa prière.

Apprentissage

 

Donc, un disciple, lorsque Jésus a fini, lui demande au nom de tous ses camarades de leur apprendre à prier. Il ne lui demande pas un texte, une formule de prière à réciter, mais quelque chose de plus important : il demande que Jésus leur apprenne à prier. Sans doute parce qu’il a vu Jésus prier et qu’il s’est rendu compte, simplement dans l’attitude de Jésus en prière, de l’intimité qui existait entre Dieu et lui. Et puis, il a déjà entendu Jésus prier à haute voix et, par exemple, « exulter sous l’action de l’Esprit Saint » pour louer son Père « d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout petits ». Bref, ces disciples, qui depuis leur enfance, comme tous les bons Juifs, font trois fois par jour leur prière rituelle, se rendent compte du décalage qu’il y a entre leur manière de prier et celle de leur Maître. D’où leur demande.

Une formule ?

 

Or Jésus répond à la demande du disciple en donnant une formule. Ou tout au moins ce qui, à première vue, nous semble être une simple formule de prière. Et c’est vrai qu’à première vue, le Notre Père n’a rien de bien original. Les spécialistes ont d’ailleurs noté depuis bien longtemps que pour son contenu aussi bien que pour sa forme, il s’apparente aux prières juives et en particulier à la « Prière des Dix-huit Demandes » que les Juifs récitent encore aujourd’hui. Alors, où est l’originalité du Notre Père ?

Autrefois, on l’appelait l’Oraison Dominicale, ce qui est une mauvaise traduction française du terme latin « Oratio Dominicalis », qu’il faut traduire par « Prière du Seigneur. » Le Notre Père, c’est la « prière du Seigneur », non seulement parce que c’est le Seigneur Jésus qui nous l’a donnée, mais d’abord, je crois, parce que c’est la prière même de Jésus. L’expression condensée, certes, mais la plus vraie et la plus intense de ce que fut, toute sa vie, la prière du Seigneur. Il n’a rien dit d’autre à son Père, et il n’a rien fait d’autre que ce qu’il a dit tout au long de sa vie terrestre. Étroite correspondance entre ce qu’il dit et ce qu’il fait. Il est « de Dieu », et il est « pour les hommes ». Nous en revenons sans cesse à cette Incarnation parfaite de Dieu lui-même en la personne de Jésus. Tourné vers le Père, il lui exprime sa volonté de réaliser parfaitement son dessein d’amour pour l’humanité. Il est « de Dieu » et il se veut solidaire des pauvres pécheurs que nous sommes. Il ira jusqu’à se faire péché, comme dit saint Paul.

La gloire de Dieu...

 

Ce n’est pas pour rien que je vous faisais remarquer il y a un instant que c’est pendant la longue marche vers Jérusalem que Jésus a donné le Notre Père à ses disciples. Chacun des mots de ce qui est SA prière – avant de devenir la nôtre – est en relation avec ce qui va être le destin final du Fils de Dieu : sa mort ET sa résurrection, son grand dessein d’amour pour l’humanité pécheresse. S’adressant à son Père, il lui redit que son désir, c’est que son « nom soit sanctifié », c’est-à-dire qu’il soit vraiment reconnu comme le vrai Dieu, et que « son Règne vienne », c’est-à-dire que cette humanité pour laquelle il donne sa vie connaisse enfin la réussite...  Mais je ne vais pas vous faire aujourd’hui un commentaire du Notre Père. Il y faudrait des heures. C’est un texte difficile à comprendre parce qu’il a été écrit (de façons diverses d’ailleurs par les évangélistes) à une autre époque et pour les contemporains de Jésus qui avaient une tout autre mentalité que la nôtre. Ainsi, je rencontrais dernièrement encore un ami qui me disait comment il ne pouvait pas comprendre l’expression : « Ne nous soumets pas à la tentation. »

...Le salut du monde

 

J’insiste simplement pour vous dire que cette prière, c’est d’abord la prière de Jésus. Elle correspond à sa propre mission. Il dit à son Père comment il entend correspondre pleinement au projet divin. Pleinement Dieu, il ne peut vouloir que la réussite du plan d’amour sur le monde. Et pleinement homme, il veut se montrer solidaire de cette humanité à laquelle il appartient. Mais cette prière de Jésus, qui est SA prière, il veut que nous en fassions notre prière. C’est à dire, pas seulement que nous la récitions comme une formule apprise et pieusement recueillie de sa bouche, mais qu’elle corresponde au sens que nous voulons donner à notre vie. La prier, certes, mais pour la vivre. Tournés vers Dieu, pour le reconnaître comme notre Père et pour travailler à faire advenir son Règne ; et solidaires de nos frères humains, pour lutter contre le mal, pardonner envers et contre tout, résister à la tentation.

La prière du Seigneur exprime à la fois son intimité avec Dieu et sa solidarité avec les hommes. Elle peut devenir la nôtre si nous le voulons, Même si c’est difficile. Déjà notre père Abraham, dans un marchandage tout oriental avec Dieu, manifestait à la fois son intimité avec le Dieu qu’il venait d’accueillir à l’entrée de sa tente et sa solidarité avec ses voisins de Sodome, qu’il savait pécheurs ; mais lui-même se savait pécheur, c’est pourquoi il voulait sauver non seulement les justes, si rares à Sodome, mais aussi les nombreux pécheurs de cette ville. Toujours ces deux pôles dans toute prière. Il n’est pas de prière valable en dehors de celle qui intercède pour le destin de l’humanité. Certes, dans le détail de nos demandes, nous ne serons pas automatiquement exaucés. Jésus précise simplement qu’à nos requêtes, « le Père céleste donnera l’Esprit Saint ». Ce qui est la plus belle et la plus authentique réponse qu’il puisse nous faire : nous donner son Esprit, c’est-à-dire sa propre vie d’amour.

Père Théo. BAYE !

 

 

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Samedi 28 juillet 2007

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 11, 1-13

 

La longue marche

 

L’une des particularités de l’évangile de Luc, vous le savez sans doute, est de nous présenter souvent Jésus en train de prier, particulièrement aux moments décisifs de sa vie publique. Si l’on replace le passage d’évangile que nous venons de lire dans son contexte, nous pouvons remarquer que ce n’est pas un jour quelconque ni dans un endroit quelconque que Luc nous montre aujourd’hui Jésus en prière, mais au cours de la longue marche qu’il a entreprise vers Jérusalem. Dans les douze chapitres que Luc consacre à cette longue marche il prend soin de rappeler neuf fois que Jésus marche vers sa mort et sa résurrection. C’est dans cette perspective que nous trouvons aujourd’hui Jésus en prière. C’est important de le rappeler. Nous allons voir le lien étroit qui existe entre la démarche libre et volontaire de Jésus et sa prière.

Apprentissage

 

Donc, un disciple, lorsque Jésus a fini, lui demande au nom de tous ses camarades de leur apprendre à prier. Il ne lui demande pas un texte, une formule de prière à réciter, mais quelque chose de plus important : il demande que Jésus leur apprenne à prier. Sans doute parce qu’il a vu Jésus prier et qu’il s’est rendu compte, simplement dans l’attitude de Jésus en prière, de l’intimité qui existait entre Dieu et lui. Et puis, il a déjà entendu Jésus prier à haute voix et, par exemple, « exulter sous l’action de l’Esprit Saint » pour louer son Père « d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout petits ». Bref, ces disciples, qui depuis leur enfance, comme tous les bons Juifs, font trois fois par jour leur prière rituelle, se rendent compte du décalage qu’il y a entre leur manière de prier et celle de leur Maître. D’où leur demande.

Une formule ?

 

Or Jésus répond à la demande du disciple en donnant une formule. Ou tout au moins ce qui, à première vue, nous semble être une simple formule de prière. Et c’est vrai qu’à première vue, le Notre Père n’a rien de bien original. Les spécialistes ont d’ailleurs noté depuis bien longtemps que pour son contenu aussi bien que pour sa forme, il s’apparente aux prières juives et en particulier à la « Prière des Dix-huit Demandes » que les Juifs récitent encore aujourd’hui. Alors, où est l’originalité du Notre Père ?

Autrefois, on l’appelait l’Oraison Dominicale, ce qui est une mauvaise traduction française du terme latin « Oratio Dominicalis », qu’il faut traduire par « Prière du Seigneur. » Le Notre Père, c’est la « prière du Seigneur », non seulement parce que c’est le Seigneur Jésus qui nous l’a donnée, mais d’abord, je crois, parce que c’est la prière même de Jésus. L’expression condensée, certes, mais la plus vraie et la plus intense de ce que fut, toute sa vie, la prière du Seigneur. Il n’a rien dit d’autre à son Père, et il n’a rien fait d’autre que ce qu’il a dit tout au long de sa vie terrestre. Étroite correspondance entre ce qu’il dit et ce qu’il fait. Il est « de Dieu », et il est « pour les hommes »

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Samedi 21 juillet 2007

Marie, assise à ses pieds, écoutait sa parole

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 10, 38-42

 

Ne pas opposer

 

            « Distinguer pour unir » : c’est, je crois, le titre d’un livre qu’avait publié il y a bien longtemps Jacques Maritain. Ce titre est tout un programme. C’est même une contestation de nos manières de faire, qui consistent le plus souvent, non à distinguer, mais à opposer. Il en est ainsi, chez beaucoup de commentateurs, du petit épisode de l’évangile que nous lisons aujourd’hui : on oppose trop facilement Marthe à Marie, l’action à la contemplation. Or ce n’est pas de cela qu’il s’agit dans ce dialogue entre Marthe et Jésus ; et la distinction entre les deux parts, la bonne et la moins bonne, n’est faite que pour unifier le propos du Christ. Car il nous dit ce matin des choses importantes pour notre vie quotidienne.

            Vous l’avouerai-je ? J’ai toujours éprouvé une grande sympathie pour Marthe. Les commentateurs de l’évangile l’ont par trop rabaissée en voulant à tout prix marquer la supériorité de l’attitude de sa sœur Marie. Or, dans notre récit, je remarque tout d’abord que Marthe est chez elle, que c’est elle, et non sa sœur, qui reçoit Jésus. Marie est, elle aussi, une invitée. Si Jésus s’invite chez Marthe, c’est donc qu’ils se connaissent. Et à relire le dialogue, on peut pressentir qu’il y avait entre Marthe et Jésus une certaine familiarité.

Echanges

 

            Jésus avait pour habitude de répondre à toutes les invitations qu’on lui faisait. Lui-même n’avait pas les moyens d’inviter, n’ayant pas « une pierre où reposer sa tête ». Même pour la dernière Cène, son dernier repas avec ses amis, il se fait recevoir dans la maison d’un étranger. Ce n’est pas désinvolture de sa part. Vous, quand vous êtes invités, vous apportez quelque chose, une bonne bouteille ou des fleurs. Lui, Jésus, il va chez n’importe qui : le publicain méprisé aussi bien que le pharisien pour qui c’est un honneur de recevoir un tel hôte. Certes, il a aussi quelques familles qui lui sont plus chères : Jean nous parle de Lazare, de Marthe et Marie, sans doute les mêmes que dans notre épisode d’aujourd’hui. Mais dans tous les cas, il apporte quelque chose : il offre une parole. Et cette parole qu’il offre, c’est « la bonne part (ou la bonne portion) » que Marie a su accueillir. Expliquons-nous.

            Quand vous recevez quelqu’un, pour que votre accueil soit réussi, il faut un certain nombre de choses : l’accueillir avec le sourire, comme s’il était lui-même un cadeau, discuter avec lui, entretenir la conversation, préparer le repas, faire le service à table, bref, quantité de services divers. Tous ces éléments sont nécessaires. Et si vous vous contentiez de vous asseoir pour écouter votre hôte, il manquerait quelque chose d’essentiel. Il faut les deux choses : donner à manger et à boire, et partager la conversation. Les deux choses sont nécessaires. Il ne faut pas les opposer. Marthe et Marie se partagent les deux éléments de l'hospitalité. Et lorsque Marthe réagit vivement devant l’attitude de Marie, Jésus lui dit simplement que Marie a choisi la bonne part. Entendez par là : la partie la plus agréable du service de l’hospitalité. Et cela ne lui sera pas enlevé. Quant à Marthe, certes, elle fait la partie la moins intéressante, occupée qu’elle est à ses fourneaux et à ses casseroles, mais il faut le faire. Jésus lui-même le fera pour ses disciples, lors du dernier repas. Simplement, ce qu’il reproche à Marthe, c’est de s’inquiéter et de se tourmenter pour beaucoup de choses (beaucoup trop de plats ?) Elle est stressée, alors que sa sœur reste « cool » Mais ce que font les deux sœurs, c’est le service intégral de l’hospitalité. Les deux se complètent, et il n’y a aucune supériorité de l’une sur l’autre.

Ta Parole me construit

 

            Et cependant, je crois que si ces deux femmes sont des images du disciple qui accueille son Maître, chacune à sa manière, il y a dans l’attitude de Marie la perception d’une priorité : pour elle, l’écoute de la Parole est plus importante que le service à table. Luc a noté dan son récit que « Marie, se tenant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. » Expression typique dans Luc, pour désigner l’attitude du disciple. Il emploie cette expression pour parler du possédé qui vient d’être guéri par Jésus ; et de même, Paul, dans le livre des Actes, nous dit qu’il fut lui-même étudiant à Jérusalem, « assis aux pieds de Gamaliel ». Marie nous est donc présentée comme la première femme disciple du Seigneur. Ce qui est assez extraordinaire, quand on pense qu’à son époque, jamais une femme ne pouvait devenir étudiante : elle était confinée dans la maison, vouée aux tâches ménagères. La remarque de Luc ne doit pas nous étonner, lorsqu’on sait combien, dans son évangile, il fait preuve de ce qu’on pourrait appeler un certain « féminisme ».

            Effectivement : à toutes celles et à tous ceux qui l’invitent et le reçoivent chez eux, Jésus offre sa Parole. Une Parole féconde et fécondante. J’ai dit bien souvent comment il nous fallait sans cesse faire la distinction entre deux sortes de paroles : la parole « informatrice », qui est destinée à nous donner une information, et la parole « créatrice », celle qui nous façonne et nous construit. Tel est le cas dans l’épisode du repas de Jésus chez Marthe. Tel est le cas également pour Abraham lorsqu’il accueille, au chêne de Mambré, les trois mystérieux passants. Je dis « mystérieux » parce qu’à certains passages du récit de la Genèse , ils sont trois, et ensuite, ils ne sont plus qu’un. Quoiqu’il en soit, à cet accueil empressé du vieil Abraham, ils répondent par une Parole. Et cette parole prendra chair dans le sein de Sarah : dans un an, elle aura un fils, le petit Isaac. Eh bien, comme pour Abraham et Sara, pour Marthe et Marie, Jésus apporte une Parole féconde, et l’écoute de cette parole compte plus que tout. Le centurion de Capharnaüm l’avait pressenti, qui déclarait à Jésus : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres dans ma maison, mais dis seulement une Parole... »

            Mais voilà qu’aujourd’hui, c’est Jésus lui-même qui nous invite à sa table. Et il va remplir le double devoir de l’hôte : nous parler et nous donner à manger. Ce faisant, il est à la fois Marthe et Marie. Il nous nourrit ; De quelle nourriture ? Un message qui nous renvoie à chaque jour de notre vie terrestre. Il nous invite à être, nous aussi, Marthe et Marie, dans l’accueil que nous lui réservons, lui qui est parmi nous la personne de l’étranger, du pauvre, des rejetés, des réfugiés et des sans abris. A nous d’écouter cette Parole et de la mettre en pratique. « Si quelqu’un m’aime, mon Père l’aimera. Nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure. »

Père Théo. BAYE !

 

 

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Dimanche 15 juillet 2007

Et qui donc est mon prochain ?

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 10, 25-37

 

La bonne occasion

 

On raconte – je ne sais si c’est vrai – que lorsqu’on pose une question à un Juif, il répond toujours par une autre question. De toute façon, c’est ce que fait Jésus, dans le passage d’évangile que nous lisons aujourd’hui. Sans doute parce qu’il pressent que le docteur de la Loi veut le mettre dans l’embarras. En effet, tout au long de cette longue marche vers Jérusalem que Luc raconte dans la troisième partie de son évangile, on a des échos de la guerre sans merci que se livrent toutes les autorités religieuses d’Israël contre Jésus. Ici, il s’agit d’un docteur de la Loi , c’est-à-dire d’un spécialiste de la Bible. Je ne sais pas pourquoi sa question – « Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle » - est un piège. En tout cas, il donne une excellente réponse à Jésus qui le félicite. Alors, pourquoi notre homme relance-t-il la question « pour se justifier » ? Je ne sais.

            Mais ce que je sais, c’est que cela donne à Jésus l’occasion de lui expliquer, grâce à une parabole, des choses très importantes. Importantes pour lui, et tout aussi importantes pour nous aujourd’hui. Comment faire pour avoir la vie éternelle ? En d’autres termes : comment faire pour réussir ma vie ? Aimer Dieu ? Certes. Mais la preuve tangible qu’on aime Dieu, dans sa vie quotidienne, c’est l’amour qu’on a pour son prochain.

Par hasard

 

            Certes, c’est écrit dans la Bible. Et au spécialiste de la Bible , son interlocuteur, qui récite par cœur, en les accolant, deux extraits de l’Ancien Testament – tu aimeras Dieu... et tu aimeras ton prochain – Jésus va expliquer que cette Parole, si on ne veut pas qu’elle reste « lettre morte », est gravée dans ta bouche et dans ton cœur. Il ne s’agit donc pas d’un commandement réservé à une religion, mais d’une nécessité gravée dans le cœur de tout être humain. C’est tout le sens de la parabole du bon Samaritain.

            Et d’abord, Jésus oppose, à l’expression restrictive « mon prochain » employée par le docteur de la Loi , un autre terme : « le prochain ». Comme pour universaliser la démarche. Cela concerne tout homme rencontré « par hasard ». Ce n’est pas un hasard, en effet, si Jésus emploie l’expression. Le « prochain », c’est quelqu’un qui nous tombe dessus, ou sur qui on tombe « par hasard ». Je ne l’ai pas cherché, je ne l’ai pas choisi (il n’était pas « mon » prochain). J’allais à mes affaires, et voilà que cela m’arrive, un homme qui a besoin de moi. Mais à la réflexion, n’en est-il pas toujours de même dans l’existence. Combien de jeunes à qui j’ai demandé un jour, à l’occasion de leur préparation au mariage, comment ils s’étaient rencontrés, qui m’ont répondu : « par hasard ». Faites appel à votre expérience personnelle, et vous verrez combien de fois « le hasard fait bien les choses » et comment les relations les plus fructueuses de votre existence ont été le fruit du hasard !

            C’est donc comme la malheureuse victime de la route de Jérusalem à Jéricho : « un homme », dit Jésus, sans autre qualificatif. Et celui qui s’approche, cet étranger méprisé et haï de tout bon Juif, ce Samaritain, il passait là, à ce moment-là précisément par hasard. Il ne l’a pas cherchée, la rencontre. Ses préoccupations du moment étaient à cent lieues de celles du pauvre homme roué de coups, dont il s’approche. Simplement parce qu’il est pris de pitié.

Celui qui se fait proche

 

            Et voilà ! Tout est dit. Le prochain, c’est celui qui s’approche. Notre Samaritain avait sans doute des proches, une femme, des enfants, des voisins, une famille, des amis : ce ne sont pas ceux-là, son prochain. Peut-être se querellait-il avec sa femme, avait-il des ennuis avec ses enfants, ne parlait plus avec ses voisins les plus proches. Ce n’est pas cela qui compte. L’important, c’est qu’il se fait le prochain d’un malheureux, parce qu’il est pris de pitié pour lui. « Que faut-il faire ? » ; demandait le docteur de la Loi. Jésus répond : « S’approcher de l’homme qui a besoin de ton secours, parce que tu es pris de pitié pour lui. »

            Cette belle histoire de Jésus pourrait nous sembler simplement une belle histoire morale, si ce n’était Jésus lui-même qui nous la contait ! Mais c’est lui, Dieu fait homme, qui nous la conte parce qu’elle illustre tout le sens de sa propre vie et de sa mission terrestre. Car il est Dieu qui se fait proche, qui s’approche de notre humanité pour « bander ses plaies ». Le bon Samaritain, c’est lui, qui, de Dieu qu’il était, s’est fait l’un d’entre nous, qui a pris notre condition humaine dans toute sa réalité, « pour annoncer aux pauvres la bonne nouvelle du salut, aux captifs la délivrance, aux affligés la joie. » C’est ainsi qu’il nous apprend que « la vraie religion devant Dieu le Père consiste en ceci : visiter ceux qui sont dans les épreuves… », comme l’écrit saint Jacques.

            Il s’est fait proche. Infiniment plus que nous ne pouvons l’imaginer. Tellement proche de l’humanité souffrante qu’il est devenu l’un d’entre nous et que nous avons à le reconnaître en tout homme que nous rencontrons sur notre route humaine et dont nous allons pouvoir nous approcher. Dans l’évangile de Matthieu, au chapitre 25, il fait une grandiose mise en scène du jugement final. Il ne nous demandera pas si nous sommes catholiques, protestants, juifs ou musulmans ; ni même si nous sommes croyants. Il ne nous demandera qu’une chose : avons-nous su nous approcher de tout homme qui avait besoin de nous. Je souhaite que nous soyons tous de ceux à qui il dira : « Venez, les bénis de mon Père... J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais malade et vous m’avez visité... »

 

Père Théo. BAYE !

 

 

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