Mercredi 19 mars 2008

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 13, 1-15

Quelques gestes.

Nous voici une fois de plus rassemblés autour de la table en ce soir du Jeudi-Saint pour répéter des gestes qu'on répète depuis vingt-et-un siècles. Des gestes d'une grande banalité. Les gestes que Jésus lui-même a faits quelques heures avant son arrestation et qu'il nous a recommandé de refaire sans cesse "en mémoire de lui". Quels gestes ? Jésus a commencé par laver les pieds de ses disciples, puis, au cours du repas, il a pris du pain et du vin, a rendu grâce à Dieu, et a donné ce pain à manger, ce vin à boire à ses amis. Ce serait d'une grande banalité si Jésus n'avait pas ajouté : "Ceci est mon corps livré pour vous, ceci est mon sang versé pour vous." Et depuis, les chrétiens n'ont jamais cessé de refaire ces gestes. Pourquoi leur avoir donné une telle importance?

Il fut livré

Je suis frappé, relisant les récits de la Passion, de l'importance donnée au verbe "livrer". Avant que Judas ne sorte pour "livrer" Jésus, celui-ci anticipe les événements en déclarant que ce pain, c'est son "corps livré pour la multitude". Ensuite, on voit les autorités religieuses juives "livrer" Jésus à Pilate, puis Pilate, de nouveau "livre" Jésus pour qu'il soit crucifié. Finalement, on le "livrera" à la mort. Ce verbe est utilisé (particulièrement dans l'Évangile de Matthieu) par tous les décideurs du récit. Ce qu'ils ne savent pas, c'est que Jésus les a devancés. "Ma vie, nul ne la prend, mais c'est moi qui la donne," dira-t-il. Et ce dernier repas va nous donner la clef de lecture de toute la passion.

Les gestes de Jésus tiennent une place importante dans sa vie terrestre. Tout homme, en effet, est amené à se situer en homme libre devant sa propre mort. Sinon, il n'est plus qu'un animal voué à l'abattoir. On va lui prendre sa vie. Jésus, lui, choisit de donner la vie qu'on veut lui prendre. Il devance l'événement. Il fait de la mort qu'il doit subir un acte libre. Il jette sa vie sur la table. La Cène, c'est tout d'abord une décision libre. "Prenez", dit-il.

Comment actualiser ?

"Faites ceci en mémoire de moi." Paul insiste sur cette parole. Encore faut-il bien la comprendre. Il ne s'agit pas de répéter des rites. Il ne suffit pas de refaire les gestes de la dernière Cène, de répéter des paroles. Certes, il faut le faire et le répéter sans cesse : nous avons à actualiser grâce à des rites, à nous les rendre contemporains. Aujourd'hui comme toujours nous avons besoin de recevoir la vie que Dieu nous donne. Mais refaire ce que le Christ a fait ne consiste pas d'abord à recopier ses gestes. Saint Paul nous demande d'avoir en nous "les attitudes qui furent celles du Christ Jésus." Et saint Jean précise : "Celui-là a livré sa vie pour nous, nous devons donc, à notre tour, livrer notre vie pour nos frères." La vraie façon de "faire mémoire" du Christ est donc l'amour. C'est pourquoi, dans son évangile, saint Jean, à l'endroit où nous pourrions nous attendre à voir Jésus partager le pain et le vin, le présente à genoux devant ses disciples, leur lavant les pieds. Le geste a la même signification que le don du pain et du vin. Si Dieu, que nous appelons Maître et Seigneur, se comporte comme notre serviteur, à plus forte raison devons-nous nous mettre au service de nos frères.

Conclusions

J'en tire trois conclusions. Premièrement, l'attitude vraie consiste à assumer les événements, à ne pas les subir, à prendre notre vie en charge et, plus difficile certes, à la livrer pour que les autres vivent. Au jour le jour, en toutes circonstances. Il s'agit de créer l'autre en nous livrant. En conséquence, deuxièmement, faire Eucharistie, c'est se mettre à faire exister les autres. Voilà qui nous mettra en pleine contradiction avec la mentalité habituelle de nos contemporains, qui est esprit de domination et d'exploitation. Voilà qui nous fera rejeter la peur de perdre, qui rend l'homme nuisible et dangereux. Une troisième et dernière conclusion : faire eucharistie, c'est manifester sans cesse notre confiance en la vie et en l'amour, c'est-à-dire notre confiance en Dieu. La voilà, la condition indispensable pour que l'homme vive, pour que l'humanité réussisse : accepter cette subversion de toutes nos manières de penser habituelles. Le Maître se fait serviteur, le Juste occupe la place du coupable, le Juge, celle du condamné. Et en fin de compte, la mort se fait vie. "Qui perd sa vie la sauvera". Nous pouvons relire la Passion du Christ selon cette grille de lecture : elle nous apprendra à vivre notre vie en ayant en nous les sentiments qui furent ceux du Christ Jésus. Renversement des valeurs : tel est le paradoxe chrétien que nous avons à vivre et dont nous avons à témoigner à la face de ce monde.

Père Théo. BAYE !

 

 

par Théophile Baye
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Vendredi 14 mars 2008

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"Voici ton roi qui vient vers toi"

DIMANCHE DES RAMEAUX

 

Evangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 21, 1-11

 

Chaque fois que nous proclamons de nouveau le récit de la Passion, je regrette de ne pas disposer de puissants moyens techniques. Je voudrais que, pendant cette lecture, il y ait, projetés sur les murs de cette église, d'innombrables images. Elles nous montreraient toutes les manières d'exister du mal dans le monde d'aujourd'hui, toutes les formes de la souffrance : tous ces gens, des millions d'êtres qui, aujourd'hui, en cet instant même, sont des exilés, ceux qui ont quitté leur pays, qui sont dans des camps de réfugiés, qui souffrent de la faim ; ces millions d'hommes enfermés dans des camps de concentration, dans tous les goulags du monde ; ces millions d'êtres humains qui sont torturés, exploités, avilis, ces millions d'hommes, de femmes, d'enfants qui, en cet instant, pleurent de souffrance...

            Et tous ceux des hôpitaux, et tous ces vieillards qui souffrent de la solitude. Et parmi nous, chez nous, tous ces jeunes qui sont au chômage (le mal du monde industrialisé d'aujourd'hui)...Toutes ces populations immigrées, pas toujours bien accueillies. Que sais-je encore ? Je n'en finirais pas d'énumérer toutes les situations que je voudrais évoquer pendant le récit de la Passion, ici, contre le mur de cette église. Parce que c'est la Passion-aujourd'hui. Ce n'est pas une histoire d'autrefois, que nous répéterions, que nous rabâcherions une fois par an, le jour des Rameaux, et qui nous étreindrait un peu le cœur en pensant à la souffrance de Jésus Christ. Comme le disait Pascal : "Jésus Christ sera en agonie jusqu'à la fin du monde." Et c'est aujourd'hui que Jésus souffre ; c'est aujourd'hui qu'il meurt ; c'est aujourd'hui qu'il poursuit le combat contre le mal sous toutes ses formes.

Pascal ajoute : "Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là." Quand je regarde le récit de la Passion, cette foule de personnages qui s'agirent, qu'est-ce que je vois ? La bêtise. Oui, la bêtise d'un certain nombre qui, pour sauvegarder leurs privilèges, préfèrent faire mourir le juste innocent. "Il vaut mieux qu'un seul homme meure pour tout le peuple", dira le Prince des Prêtres. Pas de vagues, pas de révolution. Pas de risques inutiles.

J'y vois aussi la méchanceté, la haine, le règne de l'argent. Mais aussi la fausseté, la peur, tous les procédés d'intimidation. Tout est là. Et jusqu'aux passants qui ont appris à "hurler, comme dit l'autre, avec les loups". Tous ils sont rassemblés : une foule d'hommes et de femmes. Des visages qui suent la peur, qui respirent la haine, qui expriment le mal.

Et en face d'eux, un homme. Ne croyez pas qu'il s'est fait prendre, qu'il a été arrêté par surprise. Ne croyez pas non plus qu'il a été arrêté et conduit au tribunal comme la brebis qu'on mène à l'abattoir. Non ! Il est celui qui résolument mène la lutte, le combat contre le mal sous toutes ses formes, que ce soit la maladie, la méchanceté, la bêtise ou la haine. Au moment de son arrestation, toutes les forces du mal peuvent ricaner et se réjouir : il vient d'être arrêté, tous l'ont abandonné. Mais il poursuit son chemin. Il continue son combat. Il y a eu ce moment affreux où, sur la croix, il s'est senti abandonné. Mais il s'est repris. Il a bien vite retrouvé le chemin de la confiance totale en son Père. Il commence en disant : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" Certes, il se sent terriblement seul. Mais n'oublions pas que cette parole, c'est le début du psaume 21. Dans sa première partie, ce psaume décrit l'angoisse de l'homme qui ne trouve plus d'issue, qui - pardonnez-moi l'expression - "est fait comme un rat". Il est pris, enserré de toutes parts. Et puis, petit à petit, voilà que le Seigneur desserre l'étreinte dans laquelle l'homme étouffait. Il recommence à espérer, voici qu'une libération approche. Et tout cela se termine par un magnifique chant d'action de grâce.

Mais oui, c'est cela, la Passion du Christ. Elle ne se termine pas un vendredi soir sur la croix. Elle se continue au matin de Pâques, quand des hommes se lèvent pour dire : "Il était mort, mais il est vivant. C'est nous qui avons gagné."

En face d'un tel événement, il nous faut nous situer. Il est indispensable que chacun de nous se situe. On ne peut pas être neutre. Et on ne peut pas rester indifférent. De quel côté sommes-nous ? Il nous faut nous le demander aujourd'hui. Du côté de la bêtise, de la méchanceté, des injustices innombrables, de la haine, du mépris de l'autre ? Du côté de ceux qui font souffrir ? Ou du côté du Serviteur de Dieu, Jésus Christ, pour continuer avec lui aujourd'hui la lutte contre toutes les formes du mal ? Et solidaires de toutes les victimes. En d'autres termes, sommes-nous vraiment disciples de Jésus ? Frères, il nous faut choisir.

 

Père Théo. BAYE !

 

par Théophile Baye
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Vendredi 7 mars 2008

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«Lazare, viens dehors.»

Evangile de Jésus Christ selon saint Jean 11, 1-45

Banal et scandaleux

 

La mort, au fond, c'est un phénomène banal, courant. On ouvre chaque matin son journal : notre premier geste est de lire la rubrique nécrologique, pour voir s'il n'y a pas, parmi les morts du jour, quelqu'un qu'on connaît. Et, au fond, on est presque déçu si on ne connaît personne. On voit passer un enterrement : on se dit : "Tiens, il y a quelqu'un de mort dans le quartier !" Phénomène banal ! C'est une éventualité dans notre vie. Mais une éventualité qu'on évacue rapidement de notre esprit, dans le "divertissement". On n'y pense pas. Il vaut mieux ne pas y penser.

Par contre, quand la mort est proche de nous, quand il s'agit d'un parent, de quelqu'un que nous avons bien connu, la mort d'un être proche et aimé est toujours pour nous un déchirement. On ne l'accepte pas facilement. On cherche des responsables. On en arrive même à se culpabiliser. Et, que l'on soit croyant ou non, on se tourne vers Dieu, au moins pour la lui reprocher, cette mort qui nous scandalise. Comme disait Marthe à Jésus : "Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort." Nous aujourd'hui, nous disons : "Mais, Dieu, qu'est-ce qu'il fait ? ", ou encore : "Qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu", ou alors : "S'il y avait un Bon Dieu". De toute façon, on se tourne vers Dieu. On écrit même dans les faire-part des journaux : "Il a plu au Seigneur de rappeler à Lui son fidèle serviteur." Qu'est-ce que Dieu a donc à voir avec la mort ?

Et Dieu, là-dedans

Il a quelque chose à voir. Mais pas de la manière qu'on croit. Et pas Dieu tel qu'on l'imagine trop souvent. Relisons l'Evangile de la résurrection de Lazare. Il nous dit quelque chose de très important sur le Dieu de Jésus-Christ et sur notre destinée humaine. Pour bien comprendre cela, il faut nous rappeler cette phrase que Jean l'Evangéliste écrit dans le prologue de son livre : "Dieu, personne ne l'a jamais vu. Seul Jésus, le Fils, nous le fait connaître." En regardant vivre Jésus, j'ai sous les yeux la seule image visible du Dieu invisible.

Or, dans ce passage d'Evangile, il y a une première chose qui m'intéresse : je vois Jésus qui pleure en arrivant au tombeau de son ami Lazare. Et j'apprends ainsi que Jésus, fils de Dieu, donc Dieu lui même, pleure la mort de ses amis ; qu'il pleure sur la mort de tout homme qu'il aime, sur ma propre mort, sur la mort de vous tous. C'est exactement le contraire de l'idée que j'ai, que nous avons de Dieu : un Dieu impassible, insensible, un Dieu qui punit, un Dieu qui donne la mort. Non ! Pour l'Evangile, Dieu, c'est celui qui pleure la mort de ses amis. Dieu ne peut pas être assimilé à une puissance qui donne la mort. Il est du côté de la vie. Il est la vie : "Je suis la résurrection et la vie", déclare Jésus.

Un passage ?

Allons plus loin dans notre recherche. Regardons de plus près le récit de la résurrection de Lazare. Certes, la mort est un phénomène qui ne peut pas nous être épargné. Mon corps, comme tout ce qui est matière, est mortel. Tout ce qui est vivant est mortel, dans le règne végétal comme dans le règne animal. Je ne peux pas prétendre vivre éternellement : les cellules de mon corps vivent, grandissent, se développent, puis meurent. Tout ce qui est vivant meurt. Mais voici que, pour Jésus, ce phénomène naturel qu'est la mort n'est pas une fin définitive, éternelle : la mort n'est qu'un passage. Vous avez entendu Jésus qui dit, en parlant de Lazare : "Lazare, notre ami, dort." Et c'est ainsi que Jésus décrit la mort humaine. La mort ne peut s'installer à demeure chez l'homme. Et c'est une très belle image que celle de la mort considérée comme un sommeil. Je m'enfonce dans la mort, je plonge dans la mort comme, tous les soirs, je plonge dans le sommeil. Cette mort est une espèce de perte de conscience de moi-même, comme lorsque je m'endors. Mais je sais que demain je me réveillerai à une journée nouvelle, à une vie nouvelle. C'est comme si Jésus nous disait : Il y a en chacun de nous un principe actif de vie indestructible. Et cette puissance est déjà à l'œuvre en nous. L'intervention de Dieu ne se produit pas après la mort, à la fin des temps. Elle se produit tout le temps, à chaque instant de notre existence. Lorsque Jésus demande à Marthe si elle croit à la résurrection, elle répond : "Oui, je crois à la résurrection à la fin du monde." Jésus lui dit alors : "Non ! Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, bien sûr, il passe par la mort, mais je peux t'assurer que par-delà la mort, il vivra." Parce que Dieu, c'est la vie. Et nous avons reçu au baptême la vie de Dieu, la vie éternelle. Non pas la vie plus tard, mais la vraie vie déjà commencée aujourd'hui.

Comme un signe

Ainsi, je peux lire le geste de Jésus rendant la vie à Lazare comme un signe. Un signe de sa propre résurrection et un signe de notre résurrection. Je crois vous avoir déjà cité cette parole du philosophe Gabriel Marcel : "Aimer quelqu'un, c'est lui dire : Toi, tu ne mourras pas." Eh bien, c'est ce que fait la Père pour son Fils bien-aimé, prototype (premier-né) de tous les chrétiens. Lui aussi, Jésus, passera par la mort humaine. Le soir du vendredi, sur la croix, il s'endort en prononçant la prière du soir de tout bon Juif : "Entre tes mains, Seigneur, je remets ma vie." Et son sommeil n'est qu'un sommeil passager, jusqu'au matin du troisième jour. Vous savez sans doute que lorsque la première génération chrétienne a cherché un mot pour rendre compte de l'expérience dont ses membres ont été les témoins éblouis, la résurrection de Jésus, elle a employé deux mots : "Eveiller" et "Relever". Elle dit : Jésus s'est éveillé... Dieu l'a réveillé... Il l'a relevé."

Aimer quelqu'un, c'est lui dire : "Toi, tu ne mourras pas." C'est aussi ce que Dieu fait pour chacun des hommes qu'il aime. A chacun de nous il dit : "Toi, je t'aime. Tu ne mourras pas. Ta mort humaine n'est qu'un passage. Moi, je te réveillerai."

Il y a déjà dans notre vie des signes de résurrection. Il s'agit de les voir. Déjà Ezéchiel disait au peuple juif en déportation : "Mais, regardez donc les signes de résurrection dans votre vie, même pour vous, qui êtes captifs à Babylone." Pour nous aujourd'hui, il en va de même. Souvent, on ne regarde que ce qui ne va pas. Dieu, au contraire, nous invite aujourd'hui à regarder ce qui renaît, ce qui repart, ce qui réussit, ce qui marche. Tout cela, c'est une illustration de la puissance de vie à l'œuvre dans le monde. Ce peut être la maîtrise des éléments de la nature : regardez combien de réussites en ce domaine. Je sais bien qu'il peut y avoir un risque de se comporter en maîtres irresponsables du cosmos. Mais je sais aussi tous les efforts pour mettre en valeur notre terre, pour la protéger, pour la sauver. Regardez également les découvertes de la médecine pour soulager, prolonger la vie, et parfois même guérir. Regardez les progrès sur le plan de l'émancipation des peuples. Regardez combien d'hommes travaillent pour que tous puissent avoir un élémentaire niveau de vie. J'arrête là mon énumération. Vous pouvez continuer. Ils sont nombreux, les signes de résurrection, les signes d'une réussite de notre humanité. Soyons attentifs à tout ce qui naît, à tout ce qui surgit, même dans la crise économique que nous vivons, sans doute à cause de cette crise qui oblige les hommes à un sursaut créateur.

Il ne suffit pas de lire les signes de résurrection. Il faut être nous-mêmes des signes de résurrection. Dans tous les actes de notre vie, dans toutes nos attitudes, et même quand nous rencontrons l'échec, la souffrance, la mort. Car la mort n'est pas éternelle. Etre des signes de résurrection, c'est croire que, par-delà la nuit, il y a la lumière du jour. Le croyons-nous ?

Père Théo. BAYE !

 

 

par Théophile Baye
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Mardi 26 février 2008

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Evangile de Jésus Christ selon saint Jean 9, 1-41

Savez-vous regarder ?

 

Cet épisode de l'Evangile relatant la guérison de l'aveugle de naissance, c'est un signe que nous fait Jésus. C'est un geste qui veut dire quelque chose de très important, pour nous, aujourd'hui. C'est comme si Jésus nous disait : "Attention ! Méfiez-vous de toutes les forces d'aveuglement qu'il y a dans votre vie."

Pour bien comprendre cela, je  voudrais qu'on réfléchisse d'abord sur le fait de "voir", sur la signification du regard. Pour bien voir, il ne suffit pas d'avoir de bons yeux, ni même de bonnes lunettes. Ce n'est pas une question de rétine, de cristallin, de globe oculaire ou de nerf optique. Pour bien voir, il faut autre chose. Je prends des exemples.

Deux personnes se promènent ensemble dans la campagne. A leur retour à la maison, elles échangent sur ce qu'elles ont vu. Et elles s'aperçoivent que l'une a vu des choses que l'autre n'a pas vu, n'a pas remarqué. L'une a été attirée par des fleurs, par exemple, et l'autre n'y a pas fait attention. Par contre, elle a remarqué des animaux, des personnes. Deux manières de voir différentes, selon ce qui se passe dans notre tête. On s'aperçoit donc déjà que pour regarder, il ne suffit pas d'avoir de bons yeux. Je prends un autre exemple. On visite un musée. On regarde le même tableau. L'un va dire : "Bof ! C'est du Picasso". Alors que l'autre va entrer dans l'intention de l'artiste. A travers ce tableau, il va entrer en communication avec lui. Il va en recevoir un message, à travers des formes, des lignes, des couleurs.

Je prends un autre exemple. Vous avez reçu en cadeau un appareil de photo, et vous vous mettez à photographier. Vous êtes le petit photographe amateur et vous croyez que tout ce que vous voyez devant vous et que vous allez photographier, va se retrouver sur votre image. Et vous êtes déçus par le résultat. Vous dites : Ce n'est pas ce que j'ai vu, c'est autre chose. Par contre, celui qui a une expérience va choisir non seulement son cadrage, son angle de prise de vue, mais il va privilégier un détail qui donnera tout son sens au même paysage, au même objet photographié.

Je prends un dernier exemple, pour bien vous faire comprendre que voir, ce n'est pas qu'une question d'œil ou de lunettes. Je rencontre un couple. De toute évidence, pour le mari, sa femme est la plus belle. Pour la femme également, son mari est le plus beau. Par contre, moi, qui les rencontre, je me dis : "Mais qu'est-ce qu'il peut bien lui trouver, pour avoir ce regard plein d'admiration !"

En disant cela, je pense au mot de Saint-Exupéry : "On ne voit bien qu'avec le cœur." C'est profondément vrai. On ne voit bien que si on est capable d'accueillir l'autre en soi. Si on est capable de ne pas se murer, de ne pas se fermer, avec des œillères, si on est capable d'accepter l'autre tel qu'il est, avec le regard de l'amour.

Aveuglement

Regardons ce qui s'est passé chez les Juifs dont nous parle l'Evangile d'aujourd'hui. Eux, ils avaient au point de départ des œillères, c'est certain. Ils viennent d'être les témoins de la guérison de l'aveugle. Ils lui demandent plusieurs fois : "Qui t'a guéri ?" Il leur répond : C'est un homme qui s'appelle Jésus. Ils demandent comment cela s'est passé. L'homme leur explique. Mais ils restent figés dans leur attitude de refus, parce que, pour eux, ce Jésus ne peut pas être de Dieu. Cela les dérangerait trop, vous comprenez. Cela dérangerait toute leur attitude religieuse. Cela bouleverserait, cela révolutionnerait tout ce qu'ils pensent de Dieu, s'ils acceptaient de dire : "Ce Jésus, il est de Dieu." Pourquoi ? Parce qu'ils se sont fait de Dieu et de la loi de Dieu, de la Loi religieuse, une idée figée. Il est écrit dans la Loi : "Tu ne travailleras pas le jour du sabbat." C'est une loi de libération, au point de départ. Mais on en est arrivé à un tel point qu'on n'a plus le droit de rien faire. On n'a plus le droit de faire plus de tant de pas dans la journée. Cela se calcule. On fige la loi. On en fait une loi oppressive. On se fait de Dieu une image totalement fausse, et on oblige les gens à se soumettre à des prescriptions faussement attribuées à Dieu. Et ils s'en moquaient pas mal, au fond, que l'aveugle soit guéri ou non, pourvu que la loi soit respectée. Vous voyez comment on en arrive à avoir des œillères. Et tout le drame de ces gens, c'est qu'ils vont s'enfermer de plus en plus dans leur aveuglement, qui les poussera à rejeter le Christ et tous ceux qui croient en lui, tous ceux qui croient en une libération possible, en Jésus Christ.

Et nous, le même danger nous guette. Pour nous aussi, la personne de Jésus, son message risquent de déranger. On risque de le mettre sur la touche dès le départ: "Oui, tout cela, c'est bien beau, ce sont de belles paroles, mais c'est de l'idéal. Ce n'est pas pour des gens comme nous. C'est de l'utopie, du paradoxe." Par conséquent, on reste bien tranquille. On dort tranquillement ; le message de Jésus ne nous dérange pas. Cette attention privilégiée aux petits et aux pauvres, on s'en moque. Nous, on ronronne dans notre bonne religion. C'est cela, notre danger à nous. A moi aussi, bien sûr.

Un cheminement

Regardons, par contraste, les réactions de l'aveugle. Voilà un homme qui, une fois guéri, va faire tout le cheminement de la foi. Et non seulement ses yeux se sont ouverts à la lumière du jour, mais ils vont s'ouvrir à la lumière du Christ, à l'illumination du Christ. Il commence par dire, quand on l'interroge sur celui qui l'a guéri : "Cet homme qu'on appelle Jésus." Puis, un peu après, dans le récit, il dit : "C'est un prophète". Ensuite, devant les pharisiens : "Cet homme, il est de Dieu". Enfin, quand il rencontre Jésus, à la fin du récit, c'est l'illumination totale. Il se jette à genoux et dit : "Je crois en toi, Seigneur."

Le chemin de la foi, c'est celui-là : toute une démarche d'ouverture. De nos yeux, de notre regard, de notre cœur. C'est pourquoi nous, chrétiens, nous ne pouvons pas être des chrétiens qui stagnent et se disent : "Je suis bien comme je suis !" Il s'agit toujours de dépasser le stade où l'on en est, si l'on ne veut pas s'aveugler et vivre avec des œillères. Les mentalités collectives de notre monde, de notre milieu social, de notre religion risquent, en effet, de nous fermer à Dieu et aux autres.

Il est indispensable que chacun de nous se regarde intérieurement et se demande : "Ou est-ce que j'en suis ?" Est-ce que j'adopte les attitudes de Dieu avec une préférence pour les petits, pour les pauvres, pour ceux qui sont exclus de notre société, pour tous ceux qui sont malheureux aujourd'hui ? Est-ce que j'apprends à ne jamais fermer mon cœur ? Est-ce que je ne passe pas à côté de la misère ? Est-ce que je m'arrête pour écouter, pour soulager, si je le peux ? Nous y gagnerons des choses extraordinaires, et d'abord sur un plan purement humain : une ouverture de notre regard, une capacité d'attention aux autres, une certaine curiosité. Oui, une curiosité de bon aloi pour toute personne humaine.

Nous y gagnerons surtout de découvrir les signes de la présence active de Dieu dans notre monde d'aujourd'hui. Alors, il y aura peut-être des gens pour s'étonner et pour nous dire un jour : "Mais d'où cela vient-il, que tu regardes ainsi le monde, les gens, la vie ?" Il y en a peut-être qui diront : "Ce n'est plus le même." Et toi, tu diras : "Mais si, c'est bien moi. C'est Jésus qui m'a éclairé, qui a ouvert mon regard." Et tu pourras dire enfin : "Oui, Seigneur, je crois."

Père Théo. BAYE !

 

par Théophile Baye
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Lundi 25 février 2008

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 4, 5-42 

Dialogue de sourds

Ce long passage d'évangile est l'un des plus riches de tout l'évangile de Jean. Vous avez sans doute remarqué qu'il y a dans ce passage un certain nombre de thèmes qui se succèdent : d'abord le thème de l'eau et de la soif, ensuite le thème de la moisson, du semeur et du moissonneur ; j'allais oublier le thème de l'adoration. Parmi tous ces thèmes, je voudrais n'en retenir qu'un aujourd'hui, de façon à n'être pas trop long et à ne pas tout embrouiller. Je voudrais ne retenir que le thème de l'eau et de la soif.

Regardons d'abord comment s'articule le dialogue entre Jésus et cette femme de Samarie. J'ai l'impression, en relisant ce texte, que le Christ et la Samaritaine ne sont pas sur la même longueur d'ondes. La Samaritaine pense puits, le puits qu'elle voit devant elle, seau, eau ordinaire : l'eau qui désaltère la soif, l'eau qu'il est si pénible de venir chercher si loin, si souvent, chaque jour. Jésus, lui, parle à un autre niveau, d'une autre eau, l'eau vive, et d'une autre soif, et même de toutes nos soifs humaines. Donc, au moins au début de cette rencontre, il y a un dialogue de sourds. Le Christ veut amener cette femme à reconnaître une chose essentielle : les soifs, toutes nos soifs humaines, tous nos désirs humains sont légitimes, mais il n'y en a qu'un seul qui peut les combler : lui, Jésus. Et comme la Samaritaine s'obstine à ne rien comprendre, Jésus va "mettre les points sur les i". Il va dire à la femme : "Va chercher ton mari." Elle répond : "Je n'ai pas de mari." Et c'est quand elle entend Jésus lui dire : "Tu as raison de dire que tu n'as pas de mari ; tu en as eu cinq", qu'elle se dit : "Il y a autre chose." Alors, elle va commencer à entrer dans la perspective du Christ et à faire tout le cheminement qui est indiqué. En parlant de Jésus, elle dit d'abord : "Un homme", ensuite : "Un prophète", ensuite: "Le Messie" ; et c'est grâce à elle que les gens du village pourront enfin dire de Jésus : "Il est le Sauveur du monde."

 

Un homme libre

Mais pour en arriver là, il aura fallu d'abord l'extrême liberté d'allure de Jésus. Car c'est aussi ce qui me frappe à la lecture de cet Evangile. Lui, l'homme libre par excellence, veut libérer cette femme... comme il veut nous libérer, nous aussi. Je m'explique.

D'abord, la liberté d'allure du Christ. En effet, Jésus avait trois bonnes raisons de ne pas adresser la parole à la femme. La première, c'est que c'est une femme. Et jamais, à cette époque-là, un homme n'adressait la parole à une femme, seul à seule, à moins d'être son mari. Il y avait une extrême réserve des hommes vis-à-vis des femmes. D'ailleurs, les femmes étaient plutôt à la maison. Elles ne sortaient que pour les corvées indispensables, la corvée d'eau par exemple. Autrement, elles étaient presque cloîtrées. Cela existe encore dans beaucoup de pays : quand une femme sort, il faut qu'elle soit voilée, qu'elle porte le tchador.

Deuxième raison de ne pas parler à la Samaritaine, c'est que certainement cette femme avait mauvaise réputation. On devait la montrer du doigt dans son village. On le sent bien dans ce passage d'évangile. La femme commence à jouer avec Jésus. Lui, il veut révéler le grand message de l'amour de Dieu, elle, elle joue. Elle commence en lui disant : "Tiens, c'est bizarre! Tu me parles, toi un Juif, à moi qui suis une Samaritaine?" Ensuite, elle lui dit : "Tu veux rire ! Tu n'as rien pour puiser de l'eau et tu me proposes de me donner à boire !" Bref, elle renvoie la balle. Il faudra que Jésus l'amène à rentrer en elle-même pour y reconnaître ses soifs, ses vraies soifs : tous ses désirs d'amour qui n'ont jamais été satisfaits, qui n'ont jamais été comblés par aucun homme.

Troisième raison : c'est que cette femme est une Samaritaine. Or, depuis longtemps, les Samaritains étaient considérés comme les "bâtards" du peuple juif. Des ennemis. On ne leur parlait pas. Et quand on traversait leurs villages, souvent, on recevait des cailloux. C'était une vieille querelle, aux racines historiques très lointaines, avec des implications raciales, culturelles, religieuses, politiques. Leur religion était une religion à part. Bien sûr, il y avait le fond traditionnel de la foi au Dieu Unique. Mais, en Samarie, on adorait Dieu sur la montagne. On n'allait pas au Temple de Jérusalem. Ces Samaritains étaient donc des hérétiques.

Révélation

Et voilà que Jésus manifeste encore la plus grande liberté. Non seulement il parle à la femme. Mais c'est par elle, une femme de mauvaise vie, une étrangère, une hérétique, une moitié de païenne, c'est par elle qu'il va livrer au monde ce qui fait le cœur de tout son message : le don de Dieu, cette "eau vive" qui est offerte à tous les hommes pour apaiser toutes leurs soifs humaines : l'amour infini de Dieu pour nous. Oui, voici, au cœur de notre Carême, l'annonce, transmise par une femme, que Dieu nous offre son amour et que cet amour est capable d'étancher toutes nos soifs.

Qu'est-ce que cela veut dire pour nous aujourd'hui ? Tout d'abord, que Jésus s'adresse à chacun de nous aujourd'hui pour lui dire les mêmes choses qu'il disait dans l'étrange dialogue avec la Samaritaine. C'est comme s'il disait à chacun de nous, aujourd'hui : "Tu vois, tu as fait des tas d'expériences ! Tu cherches l'amour ? Tout le monde cherche l'amour ! Tout le monde cherche à être aimé. On ne peut pas vivre si on n'est pas aimé. Bien sûr. Mais toutes tes expériences risquent de te conduire à des impasses. Et moi, je viens te proposer la seule, l'unique expérience qui te satisfera pleinement et qui comblera ta soif d'amour."

Ensuite, Jésus vient nous libérer, nous aussi, de tous nos préjugés, de toutes nos œillères. De ces œillères que notre race, notre nationalité, notre culture, notre religion même mettent autour de nous. Ces œillères qui font que nous ne sommes plus tellement d'esprit universel, "catholique", au vrai sens du terme. Qui font que nous risquons toujours de nous enfermer dans nos préjugés de race, de nationalité, de religion. De ne pas regarder "plus loin que le bout de notre nez". Il est important pour nous que ce soit par une hérétique, une étrangère, une femme de la Samarie, haïe par tout bon Juif, que Jésus ait fait passer son grand message de l'amour universel de Dieu. Plus de ghettos idéologiques, nationalistes ou religieux. Vivons sans œillères. "L'heure vient, elle est là, où l'on n'a plus à adorer ni à Jérusalem, ni sur une montagne sacrée, mais en esprit et en vérité."

Père Théo. BAYE !

 

 

par Théophile Baye
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